Feu ! Chatterton : nos morceaux ne nous appartiennent pas

Après un concert endiablé aux Nuits de Champagne le mois dernier, Raphaël de Pressigny accorde au MOOZ quelques mots sur l’Oiseleur, dernier album du groupe sorti en mars dernier. Il nous prouve alors que Feu ! Chatterton par sa mysticité, ne cesse de témoigner un amour pour la poésie et la musique, duquel ils ne peuvent se passer. Avec pour sujets majeurs, la mélancolie, l’amour ou encore la violence des émotions, le groupe s’efforce, un peu à l’image d’un oxymore, de rapprocher des thématiques que leur sens devrait pourtant éloigner. Lutte éreintante où les mots se repoussent comme des aimants avant de pouvoir s’entrelacer sur de douces rythmiques. Avec une obscure clarté (Corneille) musicale, les 5 membres peignent les femmes comme leurs muses en faisant d’elles celles qui tiennent les cordes de leur musique, à s’y méprendre avec le célèbre tableau de Delacroix, la liberté guidant le peuple. En effet, ce n’est pas moins de 5 titres qui possèdent le nom d’une femme dans leur discographie. Mais finalement, de cette rencontre, s’il ne fallait n’en retenir qu’une chose, ce serait qu’on a là un groupe dont le talent égale la passion, et grâce auquel on ne peut qu’espérer « que vienne un jour le printemps », afin de pouvoir découvrir les émotions dans lequel ils décideront de nous plonger avec un nouveau projet.

Hello Raphaël, j’ai vu votre dernier post dans lequel vous dites que vous envisagez d‘arrêter les dates d’ici quelques mois pour vous remettre à composer, est-ce que une pause dans les lives ne s’impose pas comme une nécessité finalement après ce lourd enchaînement de dates ?

Rassure-toi la pause n’est pas pour tout de suite, on a encore des dates de prévus jusqu’au mois de Mars. En revanche, il est vrai que ces derniers temps, on commence à ressentir le besoin de vraiment se remettre à composer et à travailler notre musique dans un vrai studio à Paris. Les mois passés ont été consacrés à améliorer notre tournée, et on continuera de se concentrer sur cet aspect jusqu’à’à notre date au Zénith de Paris en janvier, après c’est vrai qu’on écrira un peu dans notre coin et ça nous fera beaucoup de bien.

À propos de l’écriture et de la composition : durant la tournée, essayez-vous de créer ou est-ce que c’est un processus que vous gardez pour des moments très privilégiés, des moments que vous vous accordez en dehors de la scène ? 

Non du tout. L’énergie qu’on a en tournée freine quelque peu la création. Qui plus est, nous sommes un groupe qui réalise lui-même son management, et en addition à ça, on a comme tous les artistes des balances avant le concert, des modifications à faire, et parfois très peu de temps pour assurer entre deux dates, et créer à 5 cerveaux c’est quelque chose qui demande beaucoup trop de temps…
Le soleil perce l’oiseau gris De ses raides et doux Rayons comme des aiguilles Une poupée vaudou
  • L’Oiseau
Ça nous demande une véritable disponibilité d’esprit pour être réceptif et créatif, alors que la tournée, c’est une vague d’émotions totalement différentes, une sorte de combat répétitif pour rester tout le temps emplis de vitalité. Ça demande aussi une concentration intense qui nous empêcherait d’être réellement productif. Je pense que rien que pour se remettre dans un esprit contemplatif, il nous faudrait au moins quelques heures après l’expérience d’un live.

Pour en revenir aux dates de vos live, c’est quelque chose que vous dites apprécier énormément, mais comment on fait pour ne pas se lasser quand on en effectue de manière effrenée ? Comment faites-vous pour réinventer vos performances ?

L’avantage de nos morceaux, c’est que leur transposition vers le live n’était pas facile, d’où le fait que j’évoquais le combat plus tôt. Il y a donc toujours quelque chose à améliorer ou sur lequel retravailler. On ne fait pas vraiment d’improvisation mais on a beaucoup de variations, qui nous permettent de ne pas nous ennuyer car finalement nos dates ne se ressemblent pas. Régulièrement, on change l’ordre des morceaux et la scène est un plaisir pour nous qui ne se perd pas.

L’oiseau – Feu ! Chatterton

Est-ce que vous parvenez encore à trouver le temps d’aller puiser l’inspiration dans des expositions, des livres ou de découvrir les villes dans lesquelles vous passez ou est-ce que tout va trop vite ?

On a parfois du mal à découvrir les villes dans lesquels on va, mais il y a des soirs où on peut se balader au centre-ville, se perdre un peu et découvrir. Il faut savoir qu’on s’arrange aussi pour rentrer à Paris 2-3 jours par semaine, ce qui nous laisse encore du temps pour profiter un peu, d’aller voir des spectacles de danse ou des concerts.

Il faut l’avouer, vous faites beaucoup d’interviews, vous répondez à de nombreuses questions, et pourtant parvenez encore à  entretenir comme un mystère autour de vos personnages, pourquoi cette volonté de rester un peu secret ? Était-ce pour vous un moyen de dissocier votre musique  de vos personnalités et ainsi de laisser une certaine liberté d’interprétation ? 

C’est hyper important pour nous de prendre conscience que les morceaux qu’on fait ne nous appartiennent pas à partir du moment où on les sort et qu’on les partage au public. Nous, on envoie un message et on sait que tout le monde ne le recevra pas de la même façon et qu’on ne peut pas maîtriser la livraison (rires). C’est d’ailleurs déjà fascinant de voir que certaines personnes captent nos messages et que ça puisse atteindre les gens car parfois certains messages n’obtiennent aucune réponse, et nous on est super chanceux de voir que les gens nous répondent et interagissent avec nous. Un de nos buts, c’est vraiment de pouvoir donner aux gens le pouvoir de s’imaginer ce qu’ils veulent de nos titres et de ne pas leur donner une lecture toute-faite. Ils peuvent se raconter ce qu’ils veulent et je pense que c’est là que nos auditeurs peuvent être émus par nos morceaux, parce qu’on propose une ouverture qui leur est indispensable dans ce monde où tout est déjà pré-mâché pour eux. Ce qui est beau selon moi quand on lit un bouquin, c’est la capacité que laisse l’auteur à son lecteur pour s’inventer sa propre histoire à partir de ce qu’il nous donne. C’est très enrichissant et c’est un peu ce qu’on a voulu reproduire ici.
Le bruit du coeur brisé faiblit Et la cendre blanchit la braise J’ai bu l’été comme un vin doux J’ai rêvé pendant ce mois d’août Dans un château rose en Corrèze
  • Zone Libre

Les 4 clips que vous avez mis en image pour L’Oiseleur sont tous un peu comme empruntés à une autre époque, tout comme vos personnages et surtout votre musique, c’était important pour vous de proposer un album moderne, mais qui conserve une attache au passé, au souvenir ?

Je pense que nos influences musicales sont étroitement liés aux années 90 et que les musiques qu’on adore ne sont donc pas forcément celles de notre époque.   Nous on recherche la puissance, c’est ça qui nous anime et là où on la ressent le mieux c’est dans le rock psychédélique, la pop de l’époque… Globalement, il n y a que la scène hip-hop et la scène techno industriel qui se renouvelle énormément ces derniers temps et qui nous marque, alors on s’est plongé dans cette ambiance-là sans vraiment vouloir rester dans le passé. On voulait simplement se retrouver dans notre musique. Si l’album peut en effet s’inscrire dans l’ère du temps, c’est parce qu’on tente d’aller chercher la nouveauté dans l’hybridation. Ce qui est intéressant dans la scène actuelle, c’est que les nouveaux artistes n’ont pas forcément de formation musicale alors ils font comme ils peuvent et apprennent sur le tas, ce qui donne des choses très vibrantes : c’est une destruction totale des codes de la musique !  Et ça c’est épatant car les gens arrivent de nulle part et remettent en question tout ce qui est fait depuis des années ; et ce renouveau, on le doit notamment à l’émergence du rap. Si des artistes comme PNL avait fait des études de musicologie, ils ne seraient jamais parvenus à un tel résultat, peut-être que leur réussite, ils la doivent à cette méconnaissance des règles, ce qui fait qu’ils ont une liberté d’invention que d’autres n’ont pas. C’est donc ici une question d’attitude plus que de musique.

Souvenir – Feu ! Chatterton (ndlr : le morceau qui nous a donné envie de les rencontrer)

Donc un attrait tout particulier pour la poésie soit, mais il y a aussi un engouement tout aussi fort pour la peinture, la sculpture de ce que j’ai pu voir sur vos réseaux… Comment l’art vous inspire au quotidien dans la création ?

Au quotidien, ça nous nourrit. Il n’y a pas une influence direct du 3ème art au moment ou l’on écrit et où l’on compose. En revanche, nos références et connaissances différentes au sein du groupe en la matière nous abreuvent véritablement. Ce qui est sûr, c’est qu’une fois qu’on a posé notre musique et qu’elle est là, on aime beaucoup lui trouver des résonances, à postériori. Sur les réseaux sociaux, on poste des oeuvres reliées, qui font écho à ce qu’on a créé et c’est important pour nous de trouver après coup, un sens dans les oeuvres d’art, apparaissant comme en cohésion avec ce qu’on fait. C’est une réel source d’enthousiasme pour nous le 3ème art et ça entretient notre capacité d’émerveillement. C’est incroyable aussi de découvrir des tableaux qui dépeignent exactement une scène qu’on s’imaginait dans un morceau. Un jour, on a découvert un peintre flamand avec une peinture qui s’appelle la Sieste, qui décrit parfaitement ce qu’on s’imaginait du verger à la fin de Sari d’Orcino. Elle représente des corps allongés et j’étais tombé dessus totalement par hasard.

Et s’il fallait alors décrire l’Oiseleur par un tableau, selon toi lequel serait-ce ?

Lorsqu’on choisissait la pochette de L’Oiseleur au début, dans notre moodboard, on était inspirés par beaucoup de tableaux de Matisse, Monet, des peintures bicolores et simples aussi. Arthur a une famille d’artiste, et son frère Sacha a fait la pochette, des proches à lui ont fait les beaux-arts, la famille de Sébastien est également très liée à cet univers et du coup ce milieu artistique gravite un peu autour de nous en permanence par la force des choses.

Tes Yeux Verts est un des titres les plus écoutés de cet album, pourtant pas de clip et peu de discussions en interview sur ce morceau, qu’est-ce qu’il représente pour toi ce titre, comment tu l’interpréterais ?

La spécificité de l’album, c’est qu’on a tous perdu quelqu’un durant la création de L’Oiseleur, que ce soit amoureusement ou par le deuil. Ce morceau parle de ces pertes-là et est très personnel car il fait directement référence à celles qu’on a perdu puisqu’elles avaient les Yeux Verts pour 3 d’entre elles. Ce morceau est donc hyper puissant à mes yeux et me touche énormément.
Je ne veux plus revoir tes yeux verts ailleurs Que dans mes troubles rêveries.
  • Tes Yeux Verts
Par contre, on n’a pas vraiment de hiérarchie dans nos morceaux alors si on aurait pu, crois-moi, on aurait clippé tout l’album (rires). Ce morceau on ne le joue même pas en live pour le moment, car on n’a même pas encore réussi à l’apprivoiser et à trouver une interprétation qui tienne la route.

L’ivresse – Feu ! Chatterton

Sur les réseaux sociaux, vous avez une communauté qui vous est très attachée, qui assiste à toutes vos dates, commentent vos morceaux et témoignent de ce que représente votre musique pour eux, comment expliqueriez-vous qu’il y ait ce lien très fort entre vous et le public, une presque osmose ?

Je pense que le lien il s’est d’abord créé par ce qu’on est un peu des « ovnis » dans la musique, dans le sens où on propose quelque chose d’un peu à l’ouest de ce qui se fait actuellement et très peu urbain. Nous on est entre la pop et l’indé’ et j’imagine qu’on offre à notre public un mélange qui lui manquait dans l’univers de la musique actuellement. Nous ce qu’on adore dans cette connexion avec les gens qui nous suivent, c’est que des jeunes de 20 ans vont réussir à emmener leurs parents à nos concerts et ça c’est fabuleux, de voir qu’on peut plaire à plusieurs générations. Il y aussi le fait que nos concerts sont vivants car moi je trouve que les concerts d’aujourd’hui sont un peu froids avec leurs bandes sur PC et des boucles déjà faites avant le concert. Nous on essaie d’apporter quelque chose d’humain même si j’adore la froideur de la musique électronique qui reflète un peu le monde tel qu’il est aujourd’hui. J’imagine que ça doit faire du bien à ceux qui nous écoutent, de voir quelque chose avec de la sueur, des imperfections et d’un peu plus bestial. C’est presque sanguin ce qu’on fait finalement… Pourtant, quand tu vas dans la pop plutôt accessible, on ne retrouve pas beaucoup de diversité finalement et peu de chaleur… Alors que dans le Jazz ou dans les musiques Africaines, tu vas retrouver des gens qui chantent leurs tripes. Nous on trouvait que c’était un vide à combler dans cet univers pop et les personnes qui viennent à nos concerts ont peut-être dû ressentir la même chose : on voulait quelque chose de moins calibré, de plus naturel. Et ce qui nous a permis de créer cet attachement pour finir, ce serait aussi le fait qu’il n’y a pas besoin d’être pointu et de suivre activement les médias musicaux pour nous écouter : on reste accessible (du moins on essaie) !

L’album s’ouvre pourtant sur Je ne te vois plus et se ferme sur Le Départ juste après un titre intitulé la Fenêtre, prouvant à nouveau votre volonté de cohésion et d’exigence dans votre musique, comment vous faites pour rester authentiques et spontanés sur scène en jouant un album pour lequel vous dites avoir été “extrêmement intransigeants dans son exécution” ?

On a été minutieux dans la création de l’album c’est vrai, mais on a conservé plein d’erreurs qui nous touchaient malgré tout. Beaucoup de passages ne sont pas édités, comme à l’ancien temps. En live, on a l’émotion du public qui nous met pas mal la pression donc on n’a pas le choix d’être honnêtes, on a notre technique, c’est sûr, mais elle demeure plutôt dans l’intention, car sur scène comme dans les titres, on raconte ce qui nous plaît même si ce n’est pas parfait. Ce qu’on ne veut surtout pas perdre de vue, ce sont nos objectifs : « dans cette musique on veut parler d’amour, dans celle-là exprimer la violence, la douceur, etc… »

Ginger – Feu ! Chatterton

On vous parle beaucoup de la rédaction des titres, mais qu’en est-il de la composition ? Comment vos 5 cerveaux s’unissent pour créer un morceau ? Et quels sont les influences et ambiances que chacun individuellement apporte au groupe ?  

C’est comme à l’assemblée nationale mais juste à 5 ! Des débats presque interminables dont on ne pense jamais voir le bout. Souvent, inconsciemment si un de nous amène quelque chose de rock, on prend le contrepied en amenant de l’électro et ainsi de suite. On essaie de toujours mixer les textures et les rythmiques. Chacun améliore et donne sa touche sur les morceaux de l’autre, alors ça prend beaucoup de temps mais à la fin, le morceau nous plaît à tous. On trouve tous les 5, à chaque fois, une idée à venir rajouter dans le projet de l’autre, ce qui fait qu’on se reconnaît tous dans ce qu’on fait dans la finalité. On se pousse plus loin aussi je pense, car il y en a toujours un qui dit « c’est bien ce que tu fais mais je pense que ce serait encore mieux si tu essayais ça » et ça, ça nous sort réellement de notre zone de confort et c’est super stimulant. On collabore pendant des heures et des heures, à travers des « engueulades fraternelles ».

J’ai vu dans une interview qu’un des membres du groupe disait que ce qui vous plaisait, c’était aussi et surtout cette expérience de travailler ensemble et de produire une oeuvre à 5 ?

Oui carrément ! Jamais nous n’aurions pu faire seuls ce qu’on fait aujourd’hui et on se rend compte en permanence que si chacun avait suivi son idée dans son coin, on serait carrément à mille lieux du travail qu’on propose aujourd’hui. Les autres membres ont toujours quelque chose à apporter et on se laisse toujours surprendre en se disant « oh mais c’est trop bien ce qu’il fait, il faut que je trouve un moyen d’être à la hauteur de mes potes moi aussi ! ». Et ça nous inspire aussi de voir ce que l’autre fait, c’est jouissif et c’est rassurant ce travail collectif car on doit être tous en accord pour pouvoir faire quelque chose.

Live de Sari d’Orcino pour le Bruit des Graviers

Un oiseau chante je ne sais où C’est, je crois, ton âme qui veille Les mois ont passé, les saisons Mais moi je suis resté le même Qui aime, qui attend que vienne le printemps
  • Souvenir

Propos recueillis par Eléna Pougin

Crédits couverture  : Sacha Teboul

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