Les négriers des temps modernes

Demi-finale du concours de Plaidoirie du mémorial de Caen

En décembre dernier avait lieu la demi-finale du Concours d’éloquence du Mémorial de Caen, à la Cour Européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg. Cadre plutôt impressionnant pour deux lycéennes qui voulaient simplement exprimer leur révolte face à une crise migratoire qui les touche particulièrement. Moment déterminant pour deux jeunes femmes en devenir, à l’avenir sans aucun doute engagé. Retour sur le texte brut de notre plaidoirie :

Mesdames, messieurs,

Nous venons vous faire part, d’un sujet qui nous révolte tout particulièrement. Aujourd’hui Ahèd devrait fêter ses 18 ans. Sa famille en Syrie s’en souvient douloureusement, mais le reste du monde l’a déjà oublié.Victime d’une guerre qui ravage son pays depuis 2011, Ahèd rêvait d’un monde plus grand et plus beau. La vie ne le lui a pas donné. Ses parents, Amila et Jaouad avaient porté tout leur espoir en lui, leur aîné et c’est ainsi qu’ils l’avaient prénommé du nom arabe de la promesse, Ahèd. Si dans de nombreux pays, il suffit de vouloir pour réussir, ce n’est pas le cas de la Syrie. S’il voulait réussir, il lui fallait partir. Sa vie ici ne laissait aucune chance à ses rêves et Ahèd ne souhaitait qu’une chose : sauver sa famille des griffes de la guerre. « Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays » établit l’article 14 de la déclaration Universelle des droits de l’homme. Ainsi, ses parents, avec l’aide de son village ont réuni l’argent nécessaire afin d’acheter à Ahèd, la promesse d’une vie meilleure. Cependant, aux portes de nos contrées occidentales, se cache un terrible trafic, celui des êtres humains, géré par les sombres passeurs de migrants. Plus que la vie d’Ahèd, ce trafic coûte chaque année à des milliers d’hommes la vie et plus encore.

En effet, nombreux sont ceux qui, comme Ahèd, décident de quitter l’horreur de leur pays pour se construire une vie calme, loin des coups de feu. Dès lors, il faut recourir à un intermédiaire vénal et mercantile. Les trajets sont très onéreux et très dangereux : le prix de la survie s’estime à 5 500 dollars. 5 500 dollars pour un aller sans retour dans une barque de pêche des plus douteuses. Plus le tarif est bas, plus le risque est grand. A cette somme s’ajoutent les « options » : comptez 250 euros pour un appel téléphonique et même 170 euros pour un gilet de sauvetage afin d’enrichir toujours plus ces passeurs. L’article 8 de la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen stipule bien que « la loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires et que nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie ». Pourtant à bord des bateaux de passeurs, la seule loi qui compte, c’est la leur.Peu importe que vous ayez faim, soif ou même que votre souffrance soit extrême, ici votre vie n’a plus aucune valeur. Le mot “passeur”, si beau lorsqu’on évoque celui qui transmet son expérience ou ses connaissances, devient l’expression d’une diabolisation. Le passeur n’est plus le pêcheur amical, qui aide à traverser par humanité, c’est devenu un professionnel du crime et de la marchandisation des hommes. Par amour des billets et du bénéfice, il a fait de la souffrance d’autrui, son propre commerce. Le réfugié n’est plus que pour lui de « la viande sur pied », du bétail. Ce sont des milliers d’hommes qui, chaque année sont jetés à la mer durant le transport. Quelle loi permet de les jeter à la mer ? (vide) Sans compter tous ces gens, qu’ils frappent, vendent ou violent. Le passeur se trouve être dépourvu de la moindre once d’humanité et l’homme, malmené, est marchandise, comme si la vie avait un prix.

Avec 35 milliards d’euros de chiffres d’affaire, le trafic d’hommes, 3èmesecteur le plus lucratif pour le crime organisé selon l’Organisation internationale pour les migrations, est un phénomène que nous nous devons de combattre. Même le Code noir imposé sous Louis XIV par Colbert était moins effroyable puisque comme le disait son article 42 : “Aux maîtres, leur défendons de donner la torture, ni de faire aucune mutilation de membres, à peine de confiscation des esclaves”. Les négriers étaient moins barbares ! Je répète, même les négriers étaient moins barbares ! Aujourd’hui, pendant que je vous parle, des migrants sont torturés, abusés, tués, et qui empêche ces négriers du XXIème siècle d’agir ? (silence). Les migrants ne peuvent porter plainte à cause de l’illégalité de la migration et les passeurs, sans aucun scrupule, ne cessent de souiller les droits de fondamentaux de l’homme et de l’enfant. L’article 3 de la Déclaration universelle des droits de l’homme énonce que « tout individu a le droit à la vie, à la liberté et à la sureté de sa personne ». Le passeur les lui avait garanti aussi bien que la promesse d’une vie meilleure. La promesse… (Silence) Pourtant, celle-ci a coulé en même temps que lui et désormais Ahèd ne remontera jamais plus à la surface. Sa famille ne saura jamais qu’il a été noyé, ses parents, ruinés, ne pourront que s’en douter. Sa mère tentera chaque jour de le joindre pensant alors qu’Ahèd la rappellera dès lors qu’il aura réussi sa vie et qu’il aura de quoi la rendre fière. Par la faute du passeur, c’est toute une famille, qui elle, se noyera dans les larmes.Pendant ce temps, le passeur lui se vante et reconnaît publiquement l’origine de sa fortune dans des interviews !Sans honte ni gêne puisque rien ne l’en empêche !

La situation d’Ahèd n’est pas un cas isolé. Hélas, cette traite d’hommes n’est pas rare. Chaque jour des bateaux voguent de l’Afrique vers l’Europe, chaque jour quelques centaines de gens dupés s’entassent dans des voiliers, des barques et chaque jour, des corps sont retrouvés inertes sur les rivages de nos pays. Nous qui sommes si fiers de nos valeurs démocratiques, de nos libertés et de notre ouverture d’esprit demeurons passifs face à ce conflit qui fait périr toujours plus d’êtres humains. Les innocents sont corrompus par ce système où l’homme devient la monnaie d’échanges. Comble de l’horreur, le migrant peut devenir lui-même passeur ! Et personne ne dit rien ! L’ONU demeure inefficace et notre pays qui punit pourtant lourdement les trafiquants de drogues laisse ces crimes d’un autre niveaumpunis.

Nous sommes devant vous aujourd’hui car c’est la voix de tous ces morts dont nous voulons faire l’écho. Hobbs avait raison de dire que « l’homme est un loup pour l’homme ». Il semblerait que tous les efforts de notre société aient été vains : que les guerres mondiales, traite d’esclaves et génocides ne nous aient rien appris. Nous qui sommes si fiers de nos valeurs démocratiques, de nos libertés, et de notre ouverture d’esprit demeurons passifs face à ce conflit qui fait périr toujours plus d’êtres humains. Notre monde continue paradoxalement de reproduire les mêmes erreurs encore et encore et nous regardons cela se produire, béats, depuis nos smartphones.L’esclavage n’est-il pas déjà aboli depuis plus de 150 ans ?N’avions-nous pas dit que jamais plus nous ne commettrions les sauvageries de la seconde guerre mondiale ? N’avons-nous toujours pas compris après tant de crimes contre l’humanité, à quel point l’or ne vaut pas le prix d’un homme ? Combien de passeurs sont traduits en justice ? Aux yeux de la loi, les passeurs demeurent des inconnus ! Et ces passeurs devenus marchands d’esclaves en Lybie ? Seront-ils un jour condamnés ?Ou continuerons-nous, encore, de fermer les yeux comme nous l’avons toujours face au supplice que subissent quotidiennement les migrants ?

Des nombreuses solutions sont envisageables : Il faut que la cour pénale internationale de La Haye prenne des mesures, plus que nécessaires, qu’elle attaque ces monstres de la mer et punissent par des lourdes peines ces passeurs.Il faut continuer de lutter contre la pauvreté dans les pays de départs. Surtout, il ne faut pas cesser le combat contre la guerre et faire prospérer la paix dans le monde. Peut-être est-ce le moment de revoir nos priorités ? De nous sentir concernés envers cette cause que nous ne pouvons désormais plus éviter, tant son ampleur est grande ? Comme une chaîne alimentaire, le passeur alimente les désirs d’hommes arrachés à une guerre qui décime leurs familles, créant pour les migrants survivants, les chaînes d’une prison cérébrale.

Pour eux, plus aucune dignité, plus de famille ni de repères seulement des marques physiques et psychiques dont les cicatrices ne s’estomperont jamais. Et pour les morts, le passeur va jusqu’à les priver de leur dignité la plus fondamentale : pas de funérailles, simplement des meurtres à la chaîne, encore une fois.

Le passeur ne permet finalement qu’un seul passage, celui aux enfers.

Mesdames, messieurs, membres du jury, je vous le répète, aujourd’hui Ahèd devrait fêter ses 18 ans. Il ne les fêtera pas. Sa famille en Syrie s’en souvient douloureusement, mais le reste du monde l’a déjà oublié.

Texte : Eléna Pougin

Mise en scène : Marie Makhlouf

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