Obéissance et soumission

Il existe dans nos mœurs, une vision antinomique entre la liberté et l’obéissance. Souvent, l’homme est porté de croire qu’obéir implique forcément sa soumission. Obéir, est-ce renoncer à notre liberté ? Doit-on alors désobéir pour devenir les maîtres de nos actions ? Si c’est le cas, pourquoi parfois obéissons-nous alors ?

En effet, la vie en société et la citoyenneté nous prouvent chaque jour que notre existence implique nécessairement notre obéissance aux lois du vivre ensemble, aux lois sociales donc. Est-ce que notre obéissance aux lois imposées par la majorité créée forcément un rapport dominant/dominé ? Obéir, à titre personnel, se différencie nécessairement de la soumission puisque cette dernière définit l’action de celui qui agit seulement sous le commandement d’un autre selon la volonté de ce dernier, tandis qu’obéir représente celui qui produira cette même action selon cette même volonté, mais cette fois, même sans le commandement de l’autre. Par exemple l’élève soumis se conformera à la volonté de son maître quand il sera présent mais lui désobéira en son absence tandis que celui qui obéit doit posséder une certaine conscience de ce à quoi il cède et écoutera la volonté du maître, celui qui sait, même sans que celui-ci ne le surveille. Obéir, c’est alors se comporter en toute intelligence tout en conservant une certaine liberté car l’acte d’obéissance est volontaire contrairement à l’acte soumis qui s’effectue par obligation. L’élève obéissant, lui, n’est pas obligé d’agir ; il le fait car il juge que c’est selon lui ce qui est bon. Il faut noter aussi que l’action d’obéir relève d’une certaine dimension émotionnelle, car on obéit parfois parce qu’on aime ou parce qu’on agit dans l’intérêt de quelqu’un d’autre. Cependant, l’obéissance libre est celle qui s’effectue selon notre volonté individuelle exclusivement. Cela ne veut pas dire toutefois qu’elle s’exercerait dans un intérêt individuel car elle doit toujours demeurer pour la liberté de tous.

Ainsi, il semblerait être légitime d’obéir vu que cela ne compromettrait pas notre liberté et reposerait sur la réflexion consciente de l’acteur. De plus, s’il l’on désobéit, bien que cela puisse être considéré tantôt comme un acte de résistance et comme une preuve d’un esprit attentif et éveillé quant à sa situation, n’est-ce pas là aussi parfois se diriger vers l’anarchie ? En effet, il est évident que comme cela a été le cas durant la seconde guerre mondiale, pour le bien de tous ou non, il faut parfois désobéir face aux tyrans car cela s’est avéré obligatoire. Dire « avoir agi parce que l’on avait obéi aux ordres » (je pense notamment à Eichmann à Jérusalem en 61) fait de nous des esclaves inconscients du Tyran et de nous-mêmes, et nous nous devons donc de refuser dans certaines situations au nom de notre conscience, la loi de l’État afin de faire prévaloir la loi que l’on pense être juste. Dans ces cas précis, la responsabilité de celui qui a obéi bêtement est tout autant punissable que celle de celui qui a ordonné. Nous aurons toujours besoin comme l’affirme Alain dans ses Propos sur les Pouvoirs, d’hommes qui osent dire non et qui refusent de se soumettre. En effet, ces derniers amènent des populations entières à interroger leur condition. C’est le cas de Rosa Parks, de Malala, de Gandhi ou encore de nos jours, par exemple ceux qui s’opposent aux OGM et encourent la prison… Désobéir, comme c’était le cas pour Antigone, c’est quelquefois le refus d’être aliéné par celui qu’on reconnaît comme supérieur à nous. C’est rester humain face à des valeurs que l’on ne peut approuver et plus encore, c’est s’y opposer. C’est ainsi refuser de vivre comme une bête, qui elle, n’est pas maître de son sort et ne le sera jamais. L’homme a toujours le choix. Cependant, la liberté d’obéir ou non a un prix. Et les hommes ne veulent pas tous payer le prix de la liberté et les risques que l’exercice de l’autonomie nécessite.

Mais s’il est vrai qu’il faut parfois refuser l’autorité imposée, certaines règles sont indispensables afin de ne pas empiéter sur la liberté de l’autre. Un peuple libre affirme Rousseau, c’est un peuple « qui n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes [aux maîtres dans ce contexte] ». Obéir n’implique pas nécessairement d’être dirigé mais est plutôt le reflet d’une volonté de liberté collective. Dans ce cas cependant obéir serait faire passer cette liberté au détriment de notre liberté individuelle. Qui plus est, en désobéissant à ce que nous pensons être injuste, le paradoxe est tel que nous obéissons dès lors à ce que nous pensons être moral et rationnel pour nous. C’est là « la maxime de notre propre volonté » que défend Kant. Se donner sa propre loi, s’obéir à soi-même, en revanche, ce n’est pas faire ce qui nous plait, mais bien agir pour ce que l’on pense être d’un intérêt universel. User de sa propre morale requiert beaucoup de courage et c’est ainsi que parfois il est plus simple pour certains individus d’obéir aveuglement. Il est bien plus dur et rigoureux de s’obéir à soi-même qu’à un autre. Voilà ici une nouvelle raison de choisir la soumission. Se soumettre par choix du moindre effort. Dire oui relève parfois d’un confort, celui de ne pas avoir à réfléchir aux conséquences de nos actions, celui de préférer ne pas savoir et vivre tranquillement sans avoir à se soucier de la servitude à laquelle « les grands » nous soumettent. Le discours de la servitude volontairede la Boétie condamne cette aliénation de l’Homme puisque c’est en effet en obéissant sans autonomie que l’on devient esclave du monde dans lequel on vit. Il faut bien faire la distinction entre obéir consciemment et obéir aveuglement, cette deuxième proposition n’ayant que très peu de valeur puisqu’elle semble être déshumanisé. Lorsqu’on obéit aveuglément, on ne fait preuve d’aucun discernement tandis que celui qui est conscient sait parfois ce qu’il fait et ce que ces actions impliquent.

Cet aveuglement est aussi possible lorsqu’un individu a peur d’être exclu. De nouveau, c’est la vie avec les autres, la condition sociale de l’Homme, l’influence de nos pairs et par besoin des autres que l’on est incité à obéir. Si tout le monde est d’accord avec la loi, ou du moins que personne n’en montre son mécontentement, alors l’inconscient n’osera jamais remettre en question l’ordre des choses. Il fera comme tout le monde et suivra l’opinion publique car il n’a pas eu le courage de réfléchir et de se poser les questions lui-même. L’effet de groupe est une arme puissante pour n’importe quel homme politique car ils savent qu’il suffirait de convaincre un seul homme influent pour en persuader cent autres. Cela ne reflète-il pas encore une fois le choix de la facilité ? S’en remettre aux autres pour décider de ce qui est bon à faire.

Il existe également une autre obéissance, sur le principe de la confiance. Obéir aux prescriptions d’un médecin ou aux ordres d’un parent ne semble pas être contraire à notre liberté et semble même être plus que légitime puisqu’on s’en remet à une personne plus compétente que nous pour nous dire quoi faire. Quelqu’un qui sait mieux que nous semble naturellement pouvoir nous donner de meilleurs conseils. Là, c’est plutôt accepter une action dans notre bien et non pour assouvir l’autorité de celui qui nous l’ordonne.

Ainsi, si obéir relève d’une part de liberté, il faut également garder à l’esprit que c’est une pratique qui doit être réfléchie pour ne pas être néfaste à l’humanité et qui ne doit pas défendre des intérêts personnels mais privilégier ceux de tous. Je suis de l’avis de Thoreau dans La désobéissance civile, « la conscience doit primer sur la loi ». Obéir comme désobéir reflète un choix. C’est aussi et surtout une responsabilité qui ne dépend que de nous, il faut alors en évaluer minutieusement, pour les autres comme pour nous, le possible qui serait le meilleur. N’est-ce pas là notre rôle en tant qu’humain que de prendre cette responsabilité ? On ne peut obéir ni désobéir sans conséquence mais nous nous devons de faire un choix, notre propre choix et de ne surtout pas conserver cette obéissance béate et futile qui ne fait point avancer notre société. Quelquefois, obéir c’est être libre. Dans l’obéissance comme dans la désobéissance, nous sommes contraints d’agir selon notre loi morale, celle à laquelle nous nous sommes nous-mêmes soumis par nos principes et nos valeurs. Il faut obéir lorsque cela est raisonné et que cette décision repose sur un intérêt commun, celui de la liberté de tous. A contrario, on ne pourra pas toujours obéir. Parfois, il faudra se battre pour nos droits, et nous rebeller contre l’autorité. Mais s’il faut obéir, il faut obéir seulement lorsque l’on est conscient des raisons pour lesquelles nous le faisons. La connaissance des déterminations extérieures qui nous pousse à obéir est absolue pour ne pas œuvrer de manière crédule. On peut obéir pour les autres, pour nous-mêmes, pour contredire ou même obéir par raison d’un impératif extérieur justement… Peu importe tant que l’obéissance est morale. Liberté et obéissance ne sont pas contradictoires contrairement à ce qui est communément défendu et obéir consciemment c’est savoir qu’on serait tout aussi libre de ne pas le faire.

Eléna Pougin, expérimentation philosophique

Couverture: Abraham Bosse pour l’édition originale du «Léviathan»

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