L’amour change à chaque rivage

À mi-chemin des questions post-ségrégationnistes et féministes, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu offre une vision quasi-révolutionnaire de la femme noire aux abords du 21 ème siècle.

Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, trad. de l’anglais (États-Unis) par Sika Fatambi, Zulma, 320p., 22,50€

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu reparaît, près de 80 ans après sa première publication, dans une traduction qui en assume cette fois l’étrangeté, la rugosité, et lui redonne une puissance que la première édition gommait d’évidence. Faire le choix, assez audacieux, de restituer le Black English, sorte de sabir, langue composite, anglais déstructuré et imagé, ne relève pas que d’une fidélité à l’original – vieille lune de la traduction s’il en est –, mais nous fait réaliser que les choix radicaux de Zora Neale Hurston trouvent des échos frappants dans un monde qui a pourtant beaucoup changé.

Un récit hors du temps

On lit le roman d’une autre manière, en dehors de sa ponctualité, pour y découvrir des enjeux qui nous semblent contemporains. Ainsi, on le perçoit aujourd’hui en réponse à l’aune des mouvements féministes et des tensions raciales qui semblent s’aggraver. Comme si une tension ne se relâchait pas et que la situation des femmes noires n’avait que fort peu changé malgré tous les engagements militants. Janie, l’héroïne du roman, est une femme noire qui s’épanouit, trouve une certaine liberté, en dépit des inégalités qu’elle subit et qui l’écrasent. À travers trois relations amoureuses et sexuelles d’une grande audace, elle prend à contre-pied son milieu, ses origines, et affirme une indépendance farouche. Bien consciente que son identité ne lui permet pourtant pas de s’opposer à son destin, elle s’extraira, presque malgré elle, de sa condition, du carcan de son existence et s’abîmera dans une étrange révolution.

Son premier amant l’ennuie et ne la respecte pas, tandis que le second l’avilit et l’étouffe sous un joug autoritaire insupportable. Jusqu’à son troisième époux, elle ne saura concevoir une relation saine et n’aura pas éprouvé de rapports sociaux équilibrés. À chaque fois, elle apprendra à coup d’illusions, de déceptions et d’espoirs de quoi la vie est faite, ce qu’elle donne, ce qu’elle empêche. Elle qui n’a pas été à l’école trouvera dans le désir, l’expérience amoureuse, la confrontation aux autres, le moyen d’être une femme un peu plus libre.

Qu’on imagine un instant le tollé qu’a pu provoquer un tel récit dans l’Amérique ségrégationniste de 1937 ! C’est peu dire que ce soit novateur ! On lit le roman de Zora Neale Hurston comme s’il était écrit pour aujourd’hui, en écho avec les préoccupations contemporaines, comme s’il était en avance de près d’un siècle. On y entend probablement la lucidité de la littérature. Pour autant, cela ne signifie pas que la condition des femmes noires soit satisfaisante, juste, et encore moins égalitaire. Au contraire, sa résonnance actuelle, démontre que les esprits semblent seulement être disposés à entendre les plaintes de Zora Neale Hurston comme si le destin de son personnage fut inaudible et vain jusqu’alors. C’est un progrès, mais quelque chose échappe toujours, comme si on ne tirait aucune réelle conséquence du roman, comme si la société restait sourde à ce qu’il dénonce, paralysée.

Tout comme son personnage, Zora Neale Hurston s’est imposée, sur le tard, à rebours en quelque sorte, comme une figure anticipatrice de l’intersectionnalité. Dans toute sa marginalité, elle savait déjà que les femmes ne souffrent pas toutes des mêmes inégalités et qu’il y a des injustices au sein même des groupes dominés. En opposition aux féministes blanches de son temps, elle propose alors une vision alternative du mouvement, qui lui correspond davantage, par la possibilité de porter un intérêt aux minorités et de les considérer de manière autonome. Une conception audacieuse, reposant sur la possibilité de créer une égalité, à partir d’un constat simple : les relations amoureuses constituent un moyen grâce auquel les rapports sociaux pourraient être moins élitistes, rééquilibrés, apaisés.

Portrait de Madeleine, dit aussi « Portrait d’une femme noire », en 1800, Marie-Guillemine Benoist

Le langage comme identité, expression d’une communauté

Le Black English, la manière dont l’écrivaine l’assume, l’intègre à la littérature, exprime une véritable authenticité, l’affirmation d’un réalisme. Cette autre langue révèle une réalité, une identité, affirme une appartenance. Mais en même temps, il permet l’expression d’une profonde singularité. Il témoigne aussi de sa distanciation volontaire face aux revendications féministes de son siècle, dans lesquelles elle ne se reconnaissait vraisemblablement pas. Expression d’une langue composite, créolisée, comme enrichie de ces excroissances imagées et déstructurées, c’est un dialecte secret, communautaire. Il reflète un langage parlé par des pauvres, des noirs, des exclus. Une distinction en même temps qu’un refuge. Le conserver, en porter la trace dans la traduction, ne relève pas seulement d’un choix esthétique mais bien du respect d’une dimension sociale et politique. Grâce à lui, Zora Neale Hurston peut ainsi interroger sa condition de femme noire, ce pourquoi elle fera dire à Janie : « C’est pas une bonne chose d’être une nègue étrangère au parmi des blancs. Tout le monde va être à ton encontre. » D’ailleurs, le refus même de reprendre le Black English dans la première traduction ne témoigne-t-il pas nettement de l’incompréhension éprouvée par l’industrie littéraire de l’époque face à ses dénonciations ?

Pourtant, Mais Leurs Yeux Dardaient sur Dieu ne s’avère pas seulement être un récit qui dénonce, s’indigne, ou critique un état social inégalitaire. C’est avant tout un récit amoureux, disruptif, inhabituel qui, transmue la transgression sexuelle et sociale en un moyen de renforcer une conception politique féministe d’une grande acuité. Par sa vision idéalisée de l’amour, elle réalise la prouesse d’une ode à l’acceptation des différences ainsi qu’à la revendication de droits inaliénables. En définitive, le roman promeut l’idée extraordinairement moderne que les questions de genre, les inégalités violentes et intolérables, nécessitent un engagement masculin pour être résolues, qu’elles ne relèvent pas seulement d’un combat féminin ou univoque.

En l’absence de modèles, Zora Neale Hurston en impose de nouveaux

Zora Neale Hurston exacerbe ici avec justesse les injustices dont elle a été victime, notamment lors de la publication de son livre, difficilement envisageable dans l’Amérique des années trente. Dès lors, elle brandit le Black Feminism, encore à ses prémisses, pour revendiquer que le concept de race doit nécessairement être pris en compte dans les inégalités de sexe. Dans une autre perspective, elle caractérise la communauté noire, s’emploie à « clarifier la race ». On pensera à Madame Turner pour qui Janie répond à des critères de beauté spécifiques de la femme noire, critères discriminants et profondément dégradants, essentiels pour son émancipation.

Convaincue que le changement s’effectue dans la compréhension de l’autre, elle parvient à magnifier, notamment grâce à l’hybridation de la langue, sa communauté, en la rendant plus familière. Elle ne se cantonne pas à un roman identitaire ou communautaire puisqu’en assumant une hyper spécificité, jusque dans la langue, elle la sublime pour accéder à une forme d’universalité. Ainsi, le récit permet de donner une cohérence à tout un ensemble de démarches à la fois féministes et raciales. Toujours insubordonnée, mais plus timidement, Zora Neale Hurston use aussi de sa voix pour dénoncer les violences conjugales ainsi que la construction des genres, et ce toujours dans le même objectif : celui d’un désir universel, une égalité des Hommes, au-delà de leurs origines et de leurs sexes.

En déconstruction totale de ce qui était établi dans cette Amérique des années 1930, aux tendances nouvellement consuméristes, le personnage de Janie, comme son auteure, trouvera en elle la force d’assumer sa condition de femme noire afin de vivre une vie affranchie des normes. Sans avoir peur de choquer, de susciter l’inconvenance, ni des conséquences de leur indépendance, les deux femmes inspirent et prouvent qu’il n’est jamais trop tard pour se détacher de la stigmatisation.

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu résonne aujourd’hui comme une œuvre dont l’authenticité interroge au moins autant qu’elle se revendique. Plus encore, elle réaffirme la place du sentiment amoureux dans l’exercice de la liberté. Amour imparfait, parfois maladroit, comme emprunté : « L’amour, c’est comme la mer. Ça bouge, ça prend la forme des rivages que ça touche, et surtout, ça change à chacun d’entre eux. » Dans Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, ce sont donc les amours qui font vivre. Pas l’espoir. Plus encore, ils font vibrer les êtres, mieux, les émancipent. Pour Janie, héroïne atypique et courageuse, vivre est une passion !

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