Écrire ce qu’on ne peut dire

Avec ce premier roman, Grégory Le Floch achève une prouesse littéraire. En effet, il parvient à poser des mots sur l’indicible, ce avec un sens aiguë de l’humour noir et du rythme.

C’est dans une forêt au beau milieu de l’Allemagne que prend place le récit de Christophe, héro du roman Dans la Forêt du Hameau de Hardt. Il n’a alors qu’un objectif au fil des premières pages : parvenir à oublier, et à se faire oublier. Dans les deux cas, il échouera. L’histoire que narre Grégory Le Floch use du tourment de ce personnage abîmé pour construire une intrigue aussi délirante que tragique. Ayant perdu un proche quelques années auparavant « sur une route en Calabre entre les cactus géants et les palmiers », Christophe tente de vivre (survivre ?) après le traumatisme auquel il a assisté. Mais le plus dur dans sa lutte contre le deuil, reste de trouver le courage de dire, de raconter, lui qui pendant dix ans, n’a pas su confier les atrocités qu’il avait vu ce jour. 

Les limites du déni

Poursuivi jusque dans les abysses du Hameau de Hardt, où il s’était réfugié en espérant ne pas être trouvé, celui-ci n’a finalement d’autre choix que d’affronter la dure réalité de son existence. Comble du comble, dans ce perpétuel refoulement, qu’il entretient à travers d’inlassables répétitions, il utilise le prétexte d’une étude sur Thomas Mann, selon lui « l’écrivain suprême », pour retarder le moment où il devra témoigner. Car il semble le savoir dès l’incipit, Christophe sera à un moment ou un autre forcé de dire. Non pas pour Lydia, la mère de l’être aimé qu’il a vu périr, mais pour lui et sa propre paix. Tel une bête humaine, isolée et sujette constamment à des crises violentes, ce personnage torturé s’interroge donc sur cette passion qui l’anime : l’écriture. S’il tente vainement d’analyser quelques bouquins, les questions sous-jacentes demeurent de savoir si les mots parviendront, et suffiront, pour raconter fidèlement l’évènement subi par le passé. On le surprendra à en douter, jusqu’à ce que Lydia, mère du défunt, décide d’habiter chez lui, sans jamais lui demander ce qu’il espérait secrètement autant qu’il redoutait : l’histoire de la mort d’un fils. 

Et lorsqu’il réalise que les mots, qu’il aime tant, pourront lui offrir la délivrance, il est confronté à son incapacité d’en trouver d’assez justes. Perfectionniste sans concession, Grégory Le Floch raconte les difficultés de ce personnage, qui devra apprendre à ses dépens, qu’on ne peut épurer un récit de toute superficialité pour n’en garder que l’essence. Entre incohérences et contresens, Christophe évolue sans jamais qu’on ne sache s’il nous raconte ou si on nous raconte son histoire. Perdu tantôt par des « dis-je » puis des « dit-il », le lecteur aussi finit par douter de la capacité du roman à expliciter ce qu’il s’était passé en Calabre. Et dans ce schéma déjà complexe, vient se rajouter un énième obstacle : l’auteur a décidé que l’écoute et la prise de parole se ferait toujours en contretemps. Ainsi, le voisin de Christophe, Richter « le bienveillant », racontera une fois, mais ne sera pas écouté. De même, Lydia rencontrera le personnage principal pour entendre son récit, mais celui-ci ne sera alors pas prêt. Et c’est seulement quand cette dernière sera partie, que le narrateur trouvera en lui la force de dire.

Les mots suffiront-ils ?

Dans ce paradoxe, c’est la forêt, synonyme de dégoût autant que de magie, qui apaisera les maux de ces personnages en peine. D’abord par son horreur et l’agacement qu’elle suscite, cette arborescence longeant les habitations qui entourent la maison de Christophe, lui permettra à terme d’affronter son devoir de confession. Pour d’autres, à l’image de Lydia, elle offrira la quiétude et la possibilité de tourner la page. À chaque fois, comme si elle possédait un caractère presque Divin, elle permettra une remise en question des personnages. Sa symbolique est forte, et tous semblent s’y perdre, pour mieux s’y retrouver.

Enfin, l’ultime tumulte du roman réside peut-être dans l’envie de savoir pourquoi écrit-on ? D’un souhait de raconter, de soulager des traumatismes sur le papier ou alors pour apaiser les autres ? Ce dilemme, auquel les cent quarante pages écrites par Grégory Le Floch, essaient d’apporter quelques pistes de réflexion, ne trouvera de solution que lorsque Christophe se résoudra enfin à accepter que l’importance de dire surpasse la justesse de le faire. Ce sont en effet les derniers mots du personnage qui donneront aux autres le savoir, indispensable afin de faire le deuil de leur proche, Anthony. 

Dès lors, le roman rappelle les bases d’un concept pourtant simple : donner et recevoir. L’effort que ce don de lui-même demande à Christophe lui permettra finalement de pouvoir appréhender enfin le décès de son ami. Et si les mots ne rendent pas moins terrible la mort de ce dernier, ils incarnent une vérité nécessaire. Car qu’on le dise ou pas, la réalité reste qu’Anthony est bien mort, sur cette route de Calabre jonchée de cactus. Oui, Christophe a échoué et n’est pas parvenu à oublier les souvenirs sans égal d’un triste évènement vécu dans le passé. Mais il possède toutefois une victoire, personnelle, celle d’avoir réussi à faire la paix avec sa mémoire, et avec les autres. Qu’importe le contexte particulier du récit de Christophe, on retiendra de cette première œuvre de Grégory Le Floch sa grande authenticité et sa réflexion pertinente sur la perte d’un proche, puis l’analyse réaliste qu’il effectue des vestiges d’un évènement dévastateur.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s