The Bold Type et Sex in the City : deux séries qui ont bouleversé les codes du petit écran de leurs époques

En 1998 sortait le premier épisode de la série déterminante Sex in the City. Réalisée par Darren Star –également producteur de 90210 : Beverly Hills et Melrose Place – la série en a influencé bien d’autresdepuis deux décennies. Pour la première fois, les personnages féminins d’une série avaient l’occasion deparler et de vivre librement leur sexualité, travaillaient – et à en croire la presse de l’époque – n’incarnaientpas des canons de beauté « parfaits » (point de vue controversé, voir bibliographie). Une avancée remarquable pour l’époque.

On suit Carrie Bradshaw, journaliste, qui avec chacune de ses trois amies symbolise un stéréotype dela représentation qu’on avait des femmes dans les années 1990. Elles sont d’ailleurs toutes blanches, fines, toujours impeccables – dans leurs vêtements comme dans leur maquillage – et possèdent une situationrelativement aisée en plein cœur de New York City.

Près de 10 années plus tard, la représentation des femmes sur les petits écrans a-t-elle évolué ? Est- elle devenue plus inclusive, plus réaliste ? Co-produite par et inspirée de la vie de Joanna Coles – l’anciennedirectrice en chef du magazine Cosmopolitan – la série The Bold Type est apparue courant 2017. Celle-ci estréalisée sous l’égide d’une équipe majoritairement féminine, parmi laquelle Sarah Watson, sa créatrice. The Bold Type a pour ambition de retracer en profondeur et avec précision la « vraie vie » des femmes au sein de la presse féminine, à travers les personnages de Kat, Jane et Sutton, toutes trois employées au sein du magazine Scarlet.

Par la similarité de leurs scénarios en dépit des années qui les séparent, il semble intéressant de voir en quoi The Bold Type remet en question (ou non) l’image de la femme insufflée par Sex in the City par le passé. Pour ce faire, les pilotes de la première saison de chacune des séries seront étudiés afin de voir ce qui les différencie, et si avec les années, les séries en direction d’un public féminin sont devenues moins exclusives, notamment sous des prismes sociaux et ethniques.

I/ DEUX SÉRIES EN APPARENCE SIMILAIRES…

En apparence, Sex in the City et The Bold Type suivent des schémas similaires : des femmes indépendantes qui se soutiennent dans un environnement glamour. L’image de la femme dans Sex in the Citysemble toutefois dépassée : Carrie raconte dans le premier épisode que les femmes désirent plus que tout être aimées par des hommes et de pouvoir les imiter (« j’ai enfin réussi à faire l’amour comme un homme »dit-elle).

Et sur certains points, elle l’est tout autant dans The Bold Type, où Sutton – une assistante de direction – tombe amoureuse de son patron dès le premier épisode et refuse qu’il l’aide financièrement. La récente série reprend d’ailleurs ce fameux mythe qu’on impose à la gente féminine depuis la fin des années 1990 et l’apparition des « carrer girls » : les femmes se doivent perpétuellement de sortir de leur zone deconfort. Pourquoi vivre d’un métier qu’on aime quand on peut faire encore mieux ? C’est une vision persistante et possiblement malsaine, blâmée par la journaliste Mélody Wilding dans The Guardian « Les zones de confort sont indispensables, en les reconnaissant et en les respectant, je peux identifier les situations qui menacent mon bien-être. » affirmait-elle.

II/ EN QUOI THE BOLD TYPE SE DIFFÉRENCIE DE SEX IN THE CITY ?

Cependant, cette similarité avec Sex in the City s’estompe très vite à mesure des épisodes de The Bold Type. Dans la série des années 1990, les femmes – et ce bien que Carrie soit censée remettre enquestion la sexualité de l’époque à travers ses articles – correspondent à de fortes normes sociales etn’essaient pas de s’en distancier : leurs personnages sont caricaturaux, c’est en partie pour cette raison que

certains ont caractérisé (à tort) la série de « féministe » (Bust). C’est le contraire dans The Bold Type, où lapremière différence s’effectue déjà en ce que l’intrigue ne tourne plus tant autour des intérêts amoureux des personnages, mais bien autour de leurs carrières professionnelles respectives.

Le monde du journalisme y est fidèlement dépeint et l’histoire s’ancre davantage dans le réalisme d’un quotidien de femme. Kat, Jane et Sutton interrogent aussi régulièrement leur condition et reconnaissentqu’elles sont privilégiées, ce qui n’arrive que très rarement dans Sex in the City, où les personnages féminins sont avant tout centrés sur eux-mêmes. Elles affirment pas à pas leurs origines et leurs sexualités comme Kat ou Jane, qui apprend qu’elle est porteuse du gêne BRCA comme sa mère auparavant.

Cette dominante qui pousse les jeunes femmes de la série The Bold Type vers l’inclusivité seretrouve aussi dans leur volonté de rencontrer et d’accompagner des femmes qui ne leur ressemblent pas, dans une démarche « d’empowerement ». Dès l’épisode pilote, Kat rencontre Adena, une photographemusulmane qui risque d’être déportée si elle continue son activité. Elle ne comprend pas et ne partage pas forcément ses motivations, mais reste consciente que son travail a son intérêt au sein du magazine. Une grande diversité de profils est activement représentée dans la série.

Et dans cette découverte constante de l’intersectionalité, les trois protagonistes admettent aussi qu’elles font des erreurs dans leur pratique du féminisme, et réalisent qu’elles perpétuent parfois malgréelles les normes sociétales contre lesquelles elles luttent. Leur démarche rappelle celle de Roxane Gay, qui reconnaissait dans son livre du même nom être une « bad feminist ».

Qui plus est, alors que Sex in the City a tendance à alimenter une certaine compétition entre les femmes en les comparant perpétuellement toutes les quatre, The Bold Type propose avec le personnage de Jacqueline – rédactrice en chef du Scarlet – un véritable mentor pour les employées, loin du tyran de la presse féminine décrié dans Le Diable s’Habille en Prada.

CONCLUSION

En définitive – bien qu’encore maladroitement – The Bold Type propose une nouvelle représentation de la femme, une représentation pleine d’autodérision, moins perfectionnée et à laquelle on peut mieuxs’identifier. Même si les personnages principaux sont presque autant stéréotypés que ceux de Sex in the City, ils suscitent des réflexions quant à la condition féminine.

Que ce soit quand Kat évoque sa propre définition du féminisme ou quand Adena parle de la vision des sextoys dans son pays, le premier épisode de la série soulève des questions plus pertinentes que celui deson alter ego d’il y a 10 ans, qui avait tendance à tourner l’émancipation des femmes au ridicule. Toutefois,Sex in the City – notamment avec ses scènes comiques sur la sexualité des femmes – a peut-être ouvert la porte à ces séries plus inclusives, bien qu’aujourd’hui certains de ses aspects semblent problématiques.

Dans The Bold Type, les femmes ne sont pas des machines : il leur arrive d’échouer, de mals’exprimer, de craquer sous la pression et même de se retrouver dans des situations clichées : Sutton est bienconsciente de ce qu’implique sa relation avec son patron, et finit par l’accepter quand elle réalise qu’elle n’apas besoin de toujours agir en « bonne féministe » pour en être une. En dépit de leur classe sociale, de leur âge ou de leur ethnie, chacune d’elles apprend à être audacieuse à sa façon – sous-entendu – à s’acceptercomme elle est.

Toutefois, on pourrait se demander si ces nouvelles séries – imprégnées de problèmes de la vie de tous les jours et des enjeux de notre décennie – n’auraient pas effacées les normes défendues par Sex in the City simplement pour en établir d’autres. À en croire The Bold Type, la femme de 2020 est nécessairement féministe, sûre d’elle, indépendante et évolue au sein d’une communauté de femmes extrêmement soudée.C’est honorable, mais ne tomberait-on pas là dans l’hypocrisie de la campagne « Real Beauty » de Dove, lourdement critiquée par le Companion to Media and Gender de Routledge ?

Ne serait-on pas en train de renverser le schéma lassant et contraignant de la citadine blanche et hétérosexuelle – sexy en toutes circonstances – pour favoriser celui d’une femme qui se doit d’être engagée et de « sortir des cases » ? Et si ce schéma ne convenait pas à toutes ? Ne pourrions-nous pas respecter
cela ?

Enfin, peut-on vraiment acclamer The Bold Type pour sa fraîcheur, quand les femmes y sont toutes une fois encore majoritairement blanches, fines, bien éduquées, sans imperfection et passionnées d’unepresse féminine qui les caricature ? Ainsi, la force de The Bold Type résiderait seulement dans la prouesse des réalisateurs à faire des différences de chacun de leurs personnages de réelles pierres angulaires du scénario, contrairement à des séries comme Orange is the New Black qui usent de minorités sans réel intérêt. Mais doit-on réellement s’en contenter ?

Bibliographie :

–  Rowan Pelling, Why Do Today Feminists Hate Sex and the City, Stuff, 2018https://www.stuff.co.nz/life-style/life/104387851/why-do-todays-feminists-hate-sex-and-the-city

–  Marisa Crawford, The Complicated Feminist Legacy of Sex and The City, Bust, 2018.https://bust.com/tv/194796-sex-and-the-city-legacy.html

–  Kayleigh Dray, What Happened When I Rewatched Every Episode of Sex And the City, 2018https://www.stylist.co.uk/life/sex-and-the-city-tv-film-carrie-bradshaw-feminism-sexism/210642

–  Mélody Wilding, Please Stop Telling Me To Leave My Comfort Zone, The Guardian, 2019https://www.theguardian.com/us-news/2018/nov/16/comfort-zone-mental-health

–  Bad Feminist

–  Cynthia Carter, Linda Steiner and Lisa McLaughlin, The Routledge Companion to Media and Gender,London ; New York : Routledge, 2014.

Séries étudiées :

–  The Bold Type, saison 1épisode 1, Sarah Watson, Freeform, 2017.

–  Sex in the City, saison 1 épisode 1, Darren Star, HBO, 1998.

Pour découvrir The Bold Type :

  • –  Awad, Maria, Why The Bold Type Is the Powerful Feminist Show We All Need, Missoula, 2019.
  • –  Morgane Guiliani, The Bold Type : la série trop féministe pour être honnête ?, Marie-Claire, 2019https://www.marieclaire.fr/the-bold-type-serie-critique,1293879.asp
  • –  Sonia Saraiya, TV Review : The Bold Type, From Former Cosmo Editor Joanna Coles, Variety, 2017https://variety.com/2017/tv/reviews/tv-review-the-bold-type-joanna-coles-cosmopolitan- 1202473639/
  • –  Anjelica Oswald, Review: Freeform’s new TV show The Bold Type really gets what it’s like foryoun career girls, Insider, 2017https://www.insider.com/freeform-the-bold-type-review-insider-2017-7

Images: Freeform, HBO

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