Et si Christine and the Queens en dévoilait plus qu’elle ne le laisse croire avec Chris?

Je dis ça pour que tu comprennes, j’attendrai pas que la tendresse vienne.

Les Yeux Mouillés, Chris, 2018

Nouveau style, nouvelle apparence garçonne,  agressivité, Chris est sorti. Ça fait 15 jours et je n’ai toujours pas compris. Et si ce n’était qu’une suite logique ? Nouvelle identité ou évolution de Christine ? Amélioration, remodelage, redéfinition ? Christine and the queens est-elle vraiment barrée (dans tous les sens du terme) ? Le 21 septembre, le monde a pu réaliser qu’Héloïse Letissier ne comptait décidément pas s’arrêter à Chaleur Humaine (2014), qu’elle avait encore à explorer et cette fois, elle nous fait comprendre un autre aspect de sa personnalité ; mais pouvons-nous assurer pour autant que nous sommes là confrontés à un nouveau personnage ? Je ne pense pas.

Son dernier clip en date, La Marcheuse

Ça fait longtemps déjà qu’Héloïse est passionnée par la transformation, si vous la connaissez ne serait-ce qu’un minimum vous savez que « and the Queens » fait directement référence aux Drag Queens qui lui ont ouvert les yeux sur elle-même. Grâce à elles, elle a pu se réinventer, pour notre plus grand plaisir, en accouchant d’un personnage pour le moins théâtral. Dans Nuit 17 à 52, on la voyait déjà sous l’apparence de différence personnages dans un clip quasi-schizophrène, où la chanteuse interpréte à la fois l’homme et les femmes. Dans  À quoi pense Christine, datant de presque 8 ans, on voyait déjà l’artiste traverser la joie, la tristesse, la colère et la peur : cette volonté de mélanger les émotions ne l’a pas quitté. Dans cette vidéo tournée par ses propres moyens, on pouvait déjà soupçonner un personnage, qui est resté le même depuis, quand bien même il serait aujourd’hui difficile de le reconnaître. Beaucoup parlent d’une nouvelle identité et d’une distance entre Chris et Chaleur humaine, mais je serais plutôt tenté de croire que Chris s’inscrit dans une continuité parfaite, et comme l’évolution d’un personnage qu’on aime voir grandir.

Dès la première écoute, force est de voir que Christine n’a pas chômé durant ces deux dernières années et qu’il a fallu sans le moindre doute beaucoup travailler pour parvenir à un tel développement de soi : elle évoque à nombreuses reprises un après-tournée « monastique » au cours duquel son quotidien était rythmé par de longues heures d’écriture. Car là est la richesse de l’album : Héloïse a cerné son personnage et a apprivoisé « ce masque » qui lui permet de tout affronter et de se protéger. Confiance en elle aussi. Je ne connais pas personnellement Christine and the Queens, mais on peut imaginer que Chris est encore une nouvelle étape d’un « moi » en perpétuelle mutation et que nous n’avons pas fini d’être surpris.

Damn, dis moi

Carapace

Traduit en deux langues, l’album débute par « Comme si on s’aimait » et se termine avec un titre nommé « L’étranger ». Comme un livre ouvert, les deux morceaux semblent d’abord se poursuivre, laissant entrevoir que l’être aimé du premier jour, devient un étranger à la fin. Plutôt dramatique. Aux sonorités funk, l’album montre une « femme compliquée, affamée, énervée, émue » (Les Inrockuptibles n°191). S’il est vrai qu’on voit Christine bagarreuse, sûre d’elle et très audacieuse, les paroles que l’auteur-interprète nous livre sont néanmoins témoins d’une extrême fragilité et d’une revendication plutôt paradoxale d’un mal-être éprouvé après de nombreuses déceptions. Il semblerait que les paroles soient comme transcendées de leurs beats, puisque le titre à priori très affirmé, provocateur (Le G par exemple), révèle des mots lourds  relevant d’un vocabulaire plutôt mélancolique encore une fois. Certains fins analystes ont pu être déçu de trouver à nouveau de la mélancolie, eux qui en avaient bu jusqu’à l’étouffement dans Chaleur Humaine. Mais cette langueur est caractéristique même du personnage, malgré que la jeune femme affirme qu’avec Chris, elle ne veuille pas « se protéger ». Même s’il est vrai qu’elle se dévoile de façon très implicite dans cet opus, cette image de femme forte et indépendante soulève quelques interrogations : ne serait-ce pas justement une carapace lui permettant de contrer les critiques et la surmédicalisation ?

Queerness

Premier succès pour la chanteuse : elle a su relever le défi et poser les questions du genre  « certains hétéros ne comprennent pas pourquoi ils sont excités » dit-elle à Carole Boinet et Pierre Siankowski. L’artiste propose dans cet opus un nouvel vision du genre et une affirmation décomplexée de sa sexualité. Elle libère de tous ces complexes lourds qui pèse sur la société et la jeunesse : « Chris est transgenre ? » Combien de fois aura t-on vu cette question dernièrement ? On s’en fout !

Mais cette fois, l’artiste en joue et comme un jeu de stratégie, elle utilise ces interrogations qu’on lui porte pour donner vie à un alter ego encore brouillon, bien qu’il soit pourtant le reflet d’un personnage désormais beaucoup plus abouti. Pochette raturée, elle dit adieu aux costumes trop pointus de l’ancienne Christine and the Queens, que Chris préfère oversize. La pochette le prouve : le personnage n’est toujours pas fini, il continuera de s’esquisser. À nouveau, Chris multiplie les contresens et sème le doute : cette impression  de déstructuration s’oppose à des performances sur-répétés, un instagram millimétré et une image contrôlée. Et cela se manifeste par des commentaires  d’internautes, tantôt perspicaces, tantôt dans une incompréhension totale. En voici quelques exemples : « est-ce que le taureau est une image qui représente les blessures psychologiques que l’on porte tous en nous et avec lesquels on continue d’avancer quand mème ? »; « on dirait que ça a été écrit avec les suggestions automatiques d’un smartphone. » ; « je ne désespère pas d’un jour comprendre les paroles d’une seule chanson ou le sens d’un seul clip de Chris, c’est dire si je suis optimiste… ». En bref, Chris ne se laisse pas facilement déchiffrer. J’ai hésité, moi aussi, à me prêter au jeu de celui qui comprend le mieux, comme nombre d’internautes qui proposent eux aussi leur lecture des titres dans les commentaires  sur Youtube, mais je crois que Christine and the Queens souhaite volontairement proposer à ses auditeurs de se perdre et a envie de leur laisser le choix. Le choix de pouvoir interpréter comme bon leur semble, le choix d’être ce qu’ils veulent, le choix de ressentir, d’aimer ou de détester. Car on peut affirmer une chose : Christine n’a plus peur. Elle fait ce qu’elle aime et joue un jeu dont elle est la seule à connaître les règles.

Ode à la libération des corps et des moeurs. Hymne à la perdition. Allégorie des individus qui ne savent plus trop bien à qui s’identifier.

Doesn’t matter

Chris

Dans Doesn’t Matter, le personnage inventé par Héloïse prononce : ”c’est la rage qui m’fait avancer, et j’en veux à la volée ». Cette colère ne date pas d’hier puisque cette dernière avait déjà affirmé pour Chaleur Humaine :  “ Parfois j’ai même l’impression que ma colère est plus vieille que moi, que je ne sais pas d’où elle vient. J’ai pas mal souffert en grandissant comme une jeune fille imparfaite. (…) je m’en débarrasse progressivement. » Quelques années plus tard, les raisins de la colère semblent être assumés par l’artiste, qui ose dénoncer et ne garde plus pour elle l’occasion de se taire. Cette métamorphose lui permet une liberté décuplée sur scène grâce à laquelle elle peut tout oser sans que cela paraisse détonant, ou du moins si ça l’est, les spectateurs savent maintenant à quoi s’attendre (même Nagui s’est excusé, prouvant que les rôles se sont inversés, c’est Christine qui domine et c’est aussi une image forte qui pèse sur tout l’album). Imprévisible. Et ce qu’on peut d’autant plus admirer, c’est sa présentation de l’album à la Salle Pleyel à Paris il y a quelques jours. Performance émotionnellement chargée et redoutablement impressionnante :

Son live à la Salle Pleyel

Pop music engagée et presque révolutionnaire

Ce retour à la pop music des années 80/90 fait du bien. Retour dans le temps (ou dans le futur selon le discernement que l’on en a), inspiré par Michael Jackson et Madonna, pour lesquels l’artiste ne cache pas éprouver un profond enthousiasme. Avec cet album, l’ingéniosité de Chris n’est plus à prouver. Si certains critiqueront que la chanteuse vole, à l’image du voleur d’eau, des sonorités empruntées au logiciel GarageBand (bien que celle-ci ne se soit jamais cachée de sa genèse musicale), d’autres, à l’image de notre rédaction, fantasmeront plutôt sur les nombreux clins d’oeil et rappels dont l’album est parsemé. Références à Chaleur Humaine, concordance des titres et une seule et même couleur qui surplombe l’album : celle de la diversité. Beau message pour une artiste qui s’est forgée une image d’icône de la communauté Queer, peut-être même inconsciemment (certains l’accuseront encore de rechercher l’attention de cette communauté grandissante). Les titres, tous différents les uns des autres, se rejoignent et conservent toujours une identité commune, une sorte d’essence qui leur permet de se compléter, sans jamais avoir besoin de se ressembler plus ou moins. Dans « La Marcheuse » on entend : “les gens sourient de peur que ma maladie de boxeur se prête” puis dans « Le G », elle affirme : « je promène mes plaies de boxers pour qu’on les touche ». Un cohésion des morceaux qui fait penser à une promotion de l’acceptation de soi.

Le clip de 5 Dollars

Mais qui est-ce ? Comment comprendre ?

Alors oui, Chris est un album qui divise, mais il permet aussi (et surtout) une certaine forme de regroupement, indépendamment des genres ou des personnalités. L’album est politisé et propose un folk très populaire, alors que pourtant difficilement abordable lyricalement. De la musique pour ceux qui veulent, et un message à inventer : une volonté de ne pas être entièrement comprise, du moins pas tout de suite. La métamorphose, qu’elle soit appréciée ou non, suscite un grand respect. D’ailleurs, quand les internautes en parlent, on peut voir des « I’m an old rocker from the UK and I like what I see and hear », comme appuyé précédemment :  les gens se perdent et se retrouvent en l’écoutant. Un album qui rassemble. C’est bon d’avoir une plateforme sur laquelle on peut revenir à nous, puis revenir aux autres. C’est ce qu’Héloïse Letissier nous offre avec Chris.

Sa prestation à Taratata

Et si c’est chacun pour soi, c’est jamais à lui

Et si toujours ensemble, c’est jamais unis

L’aimer c’est comme aimer la nuit, le dieu qui s’enfuit.

Goya Soda, Chris, 2018

Note de la rédaction : 8,5/10, un album aux lyrics codées, collectif mais personnel, qu'on peut écouter sans être un pop-addict

Par Eléna Pougin

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