Rétrospective avec Hippocampe Fou

Entre deux sessions d’écriture, Hippocampe Fou a trouvé le temps de nous accorder une jolie interview, et de se livrer le temps de quelques questions, au jeu de la rétrospection, en nous partageant à la fois ressentis et souvenirs. Ressentis et souvenirs sur un album ayant pour nom Terminus, sorti il y a quelques mois, mais aussi sur des débuts self-made déjà prometteurs à l’époque, que la jeune génération se porte encore à lui envier.

Si Hippocampe Fou s’est toujours décrit comme un amoureux des images et des mots, c’est d’autant plus par la sortie de Terminus qu’on confirme son hallucinante dextérité. L’artiste a su réaliser un triptyque de son art musical en entrelaçant trois thématiques : l’eau, les cieux et le retour à la terre. Dans ce troisième opus, Terminus, on se plaît à le surnommer Hippo, version plus authentique de lui-même, avec qui on se sent lié par des vécus similaires qu’il raconte en toute honnêteté et sans artifices. Ce dernier constitue la pièce manquante d’un long (et lent) puzzle grâce auquel on peut enfin accéder à la compréhension de l’univers d’Hippocampe Fou dans son entièreté. Introspection, thérapie et sonorités jazz sont les mots clés de cette nouvelle série de tableaux musicaux que nous offre l’auteur-compositeur-interprète. Bien plus que du rap, c’est là une invitation à creuser dans l’intimité de cet adepte du story-telling. Allons ensemble à la rencontre d’un artiste brouillant les frontières entre musique et cinéma. Rendez-vous dans l’underground.

En écoutant mon cœur palpiter, il s’est arrêté
Il a fallu que l’on m’enterre pour me ranimer

-Underground

Hello Hippo, qu’est-ce que tu ressens aujourd’hui quand tu réécoutes les morceaux de Terminus, quelques mois après la sortie de l’album ?

Comme je les interprète en live, j’ai pas vraiment l’occasion de les réécouter, je les vois juste vivre et revivre, eux qui avaient été figé dans le temps en studio. C’est plus au niveau du regard du spectateur qu’il y a un changement, c’est de mieux en mieux, je maitrise de plus en plus mes textes. Mais le live c’est aussi fourbe parfois, car comme j’ai l’occasion d’interpreter les morceaux au fur et à mesure, il m’arrive de me dire « j’aurai peut-être du changé cette phrase ou accélérer ce passage ». Le morceau continue d’évoluer finalement et le morceau prend vie seulement en tournée.

Tu parles beaucoup de sincérité dans l’album et tu dis t’être beaucoup livré dans cet album, c’est pas difficile d’en dire autant sur scène, devant les gens qui viennent t’entendre ?

C’était réfléchi, je pense que ça m’a fait du bien de dire certaines choses en live. Je renie rien, même si j’étais pas dans une démarche d’introspection finalement, il y a toujours eu une forme de sincérité dans ce que j’écrivais puisque ma musique a toujours été le reflet de mes envies du moment, déjà sur mes titres datant de plus 10 ans. C’est aussi une idée qui vient en vieillissant de vouloir se livrer de plus en plus, et au contraire, c’était thérapeutique dans un sens qu’il s’agit de lâcher certaines phrases en live et de voir que certaines personnes parvenaient à se reconnaître dans mes écrits.

Justement, il y a 10 ans déjà, tu sortais Chez moi il y a un lama sur YouTube ? Est-ce qu’à ce moment là tu considérais déjà sérieusement la musique ou ce n’était encore pour toi qu’un simple hobby ?

Avec un père musicien, vivre de ma musique est toujours apparu comme quelque chose d’envisageable. Mon père ne roulait pas sur l’or, mais il avait la chance de faire un métier qui lui plaisait. Plus tard quand je me suis lancé, mes parents m’ont donc toujours encouragé dans cette voie. Ils ne m’ont jamais poussé vers des voies plus classiques en essayant de m’éloigner de la musique, au contraire. Qui plus est, j’ai mis deux ans à devenir intermittent après les vidéos rap et ça faisait déjà plus de 5 ans qu’il y avait une réflexion à propos de faire de la musique un métier.

Le dernier clip d’Hippo sorti aujourd’hui

Fallait pas rigoler est le titre le plus écouté du dernier album, est-ce que tu t’y attendais ?

Ce n’était pas une grande surprise car au moment j’ai trouvé le concept du morceau, je l’ai rapidement enregistré, parce que parfois tu vois un peu, surtout au fil des années, quand un titre a du potentiel. Je pense que l’instru avec ses tonalités électroniques est plutôt dans l’ère du temps, comparé à d’autres morceaux en acoustiques, un peu plus risqués. Celui-là a un côté un peu dansant et c’est vrai que j’en ai un bon écho par mon équipe, il a également été bien accueilli par le public assez rapidement, donc on savait que ce morceau avait un petit quelque chose.

Ton nouveau clip, c’est d’ailleurs celui de Fallait pas rigoler, qu’est-ce que tu peux nous en dire ?

Le clip est sorti aujourd’hui, un mois avant ma date au Trianon. Le clip a été réalisé par quelqu’un de brillant, honnêtement j’ai rarement rencontré des réalisateurs aussi bluffants. Il maîtrise super bien et le CNC a soutenu notre clip, ce qui nous a permis d’avoir un joli budget, grâce auquel on a pu s’amuser un peu. Ce qui est impressionnant, c’est que c’est un clip plutôt ambitieux et onéreux et notre réal a fait ça en toute confiance, sans la moindre arrogance, il sait où il va. Il s’appelle Victor Laborde (victorlaborde.com), il a tout juste 21 ans et je suis persuadé qu’on le retrouvera au cinéma, sur tous les clips, mais en tout cas on va entendre parler de lui. Il a une maturité et une expérience qui inspire le respect.

Une de tes grandes caractéristiques, et notamment ce pourquoi on te différencie facilement des autres, c’est parce que tu as réalisé une trilogie de trois albums ; est-ce que l’on se sent pas parfois un peu coincé ou frustré quand on s’impose des univers entiers pour ses albums ? Comment on crée en respectant un thème ?

Justement, j’y trouve là tout mon plaisir, c’est assez jouissif quand tu as un concept entier, car tu rentres dans le monde que tu t’inventes et finalement on trouve le plaisir dans cette contrainte, car on réussit à former un tout cohérent. Une chose est certaine, c’est que moi ça me motive et finalement, ces contraintes m’aident à écrire dans le sens où quand tout est permis c’est parfois un peu plus bancal. J’apprécie énormément quand un projet est pensé de A à Z, avec une logique et c’est ce que j’ai essayé de reproduire ici.

Cover iTunes_Hippocampe Fou_TERMINUS (album).jpg

La pochette de Terminus

Souvent quand tu parles de l’album, tu utilises des images, et tu le décris de manière presque schématique ; lorsque tu écris tes chansons, les images viennent toujours en premier également ? Ton processus de création est-il premièrement toujours visuel, avant même d’être musical ou lyrique ?

Tout à fait. Quand j’écris, j’ai besoin d’un cadre, de planter un décor. Alors parfois, c’est très simple, notamment sur Aquatrip où on utilise un champ lexical de l’océan et des références culturelles qui peuvent s’en rapprocher. Avec Terminus en revanche, c’était plus complexe, car le thème de l’introspection m’a poussé à raccrocher chaque morceau à un thème différent de ma maison. Même si j’avais eu l’idée du thème de l’album avant même de le commencer et qu’il y avait une correspondance puisque qu’il s’inscrivait dans la continuité des deux albums précédents, il a fallu aller développer le visuel encore plus loin.

Embourbés dans la routine, ils dépérissent, la vérité s’est remaquillée
Ils aimeraient tant retourner le sablier, recoller les débris de rêves éparpillés

-Mes Voisins

D’ailleurs, cet album j’aurais pu l’appeler ma maison ou dans mon terrier, mais j’aimais bien ce côté presque apocalyptique du « terminus, tout le monde descend » et pouvoir laisser planer que ça aurait pu être le dernier. Il y a une certaine fatalité aussi dans Terminus, c’est ce qu’on a recrée avec la pochette épurée avec un trou, Hippo est dedans, est-ce qu’il est mort ? Donc là pour en revenir au visuel de l’album, j’ai essayé de suivre l’image de l’errance souterraine, l’idée de réussir à te perdre dans un endroit que tu connais bien.

Pour en arriver à ce résultat, tu te fixes des heures de travail régulières ou tu suis ton inspiration ?

Honnêtement, j’ai besoin d’être à la bourre. Me sentir dans l’urgence et me dire « aïe Hippo bouge-toi c’est dans deux semaines ». Je prends quand même le temps, je ne bâcle pas le travail, mais je termine jamais en avance ça c’est sûr. Quand j’ai trop le temps souvent je me prends trop la tête, j’avance trop lentement alors parfois ça me fait du bien de me sentir pressé par le temps.

Sa performance live au Reggae Sun Ska 2017

Le temps… Deux sons dans l’album : pas le temps et lent. C’est pas super paradoxal ? Le premier dit que tu as le temps de rien, l’autre que tu pourrais faire le tour du monde en 80 siècles.

Au final je suis quelqu’un de lent, qui est forcé de s’adapter, dans un monde où tout va vite. Je suis profondément lent, je ressemble plus à un paresseux qu’à un guépard dans mes déplacements, mais je garde conscience qu’on est dans un monde au rythme quasi indécent. C’est aussi pour ça que j’ai utilisé « nous » n’avons pas le temps, je m’inclus dedans, mais je voulais aussi pousser les gens à une petit réflexion, se demander : est-ce que je ne suis pas oppressé par la rapidité de la société et de l’environnement dans lequel je vis ? Cette vitesse, on se l’impose par dépit, mais on nous l’impose aussi et c’est ça qui est fou. Des fois, ne serait-ce pas bon de prendre un peu de recul ? Ce qu’il faut comprendre de Pas le Temps, c’est que même si on l’a pas, il faut le prendre.

Pas le temps de percer des mystères
Pas le temps de laisser mijoter nos rêves dans la Grande Ourse
Pas le temps de vérifier nos sources, faut gagner la course

– Pas le temps

Il y a quelques jours, tu fais un live sur facebook pour « ta communauté », à la fin il y a une petit exclu’, c’est ce qu’on retrouvera sur le prochain projet ?

Non du tout. C’est un morceau live, il faut venir en concert pour l’écouter en bonne qualité. La blague, c’est que le live facebook avec un téléphone c’est pas une très bonne qualité donc y a cette petite frustration de pas pouvoir l’écouter, le réécouter ou avoir un son de qualité. Ce morceau ne connaîtra pas de version studio, j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire car c’est vrai que comme je dis dans un morceau de l’album, j’ai du mal à me lâcher pour parler espagnol, je ne me sens pas à l’aise donc c’était un gros challenge pour moi et c’était surtout pour appâter le public. J’ai pu un peu exorciser cette gêne de chanter en espagnol et me dire que « si j’en ai envie, je peux ».

Le clip d’Underground

Mais ce nouveau projet secret, c’est quoi alors ? Comment tu le décrirais en trois mots ?

Musique, spectacle vivant et cinéma : mélange des trois choses qui me passionnent. Ça pourrait être aussi voyage, conte et aventure. On sera dans quelque chose qui faudra venir voir dans les salles de théâtre, c’est plutôt inédit textuellement, ce ne sera pas une re-masterisation de morceaux, c’est que du neuf. Et bien sûr, j’ai pas fini… Donc il faut que je me dépêche. Et tout ça arrivera bientôt.

La question de l’engagement revient souvent sous tes commentaires des réseaux sociaux, c’est quelque chose que tu comptes accentuer ? Ou souhaites-tu rester un peu à part et faire de la musique pour la musique ?

J’ai mes convictions et mes émotions, je les transmets à mes auditeurs mais je demeure très vigilant en essayant de ne pas relayer les sujets d’actualité qui n’ont pas encore été digérés. Je garde les choses pour moi et si un jour j’en ressens le besoin, j’essaierai de me positionner seulement sur des sujets intemporels. J’ai cette sensation que ça perdrait un peu de sens si je parlais de sujets qui ne dureront pas, et dont les gens ne se souviendront pas d’ici une cinquantaine d’années. Par exemple, j’ai horreur des annotations en littérature, je n’aime pas qu’on fasse référence à des choses qui ne nous affectent déjà plus, ou qui ne sont pas accessibles à tous. J’apprécie davantage les thématiques universelles, notamment allégoriques ou de l’ordre du conte.

Hippo 2 (© Kop3to & Shinoart)

Justement, en parlant du conte, comme tu le dis souvent, tu t’es inspiré du monde de Disney dans cet album, en recréant des sortes de bandes-originales, est-ce tu as parfois une certaine retenue vis à vis de tes enfants en te disant « je ne peux pas écrire là-dessus, mes enfants vont m’écouter plus tard » ou est-ce que tu dis qu’ils grandiront et qu’ils comprendront ?

Réponse B ! (rires) On reste enfant toute sa vie et je veux rien m’interdire car si je pars du principe de ne pas brusquer mes enfants et de ne pas aborder avec eux les sujets dits « tabous », quand ils seront grands, ils devront découvrir tout ça par eux-même. Je ne pense pas que ce soit la meilleure solution. Là, quand ils écouteront les sons un peu coquins quand ils seront adultes, ils se diront : « mon daron est un peu foufou » ; et je pense qu’ils en seront ravis ! Je balance des insanités, mais si je le fais, je ne leur fais pas écouter. J’adore écouter du rap comme Al Kapone ou Booba, ce n’est pas le type de rap que je fais mais évidemment, je ne leur fait pas écouter ça.

Si t’arrêtes pas de faire des bras de fer avec Morphée
J’en ai marre de devoir border
Ce galopin qui quémande un câlin, mais quelle corvée
Rendors-toi ou j’t’abandonne au bord d’une autoroute
Et t’iras bouder dans un grand dortoir
Allez, fiston, bois ton biberon
Et ne réveille pas ta sœur ou je vide ton compte, au revoir

-Dormez-vous

Comment tu gères ces déplacements entre ta famille aux US et ta carrière en Europe – plus particulièrement en France ?

J’essaie d’aménager mes temps de tournées, et de caser tout au même endroit. J’enchaîne un maximum sur des périodes plus ou moins longues. Après, mon objectif c’est ni d’être le plus connu, ni d’être le meilleur papa de la Terre, le mien c’est de trouver l’équilibre parfait entre ces deux grosses parties de ma vie. Je m’efforce de ne pas sacrifier l’un aux dépens de l’autre.

Ta date au Trianon dans un mois, comment ça se passe ? Elle représente quoi ?

C’est un peu « notre date » de l’album. Il y aura mes proches, des pros et c’est celle où on veut que les gens se souviennent. Il y a deux ans, c’était à La Cigale, on avait fait débarqué un lama et y avait pas mal d’invités comme Gaël Faye, on en tire une bonne expérience, donc on espère pouvoir réitérer des expériences toutes aussi croustillantes le 30 novembre ! Faut que ce soit surprenant et que ça reste. Dans le planning c’est écrit en très gros : TRIANON.

Presque rien – Hippocampe Fou & Gaël Faye, ça donne ça

Le 1er décembre prochain, tu seras à la Cartonnerie de Reims, accompagné de Gaël Faye, tu es content de pouvoir retrouver cet artiste avec qui tu avais collaboré pour Presque rien ?

Carrément ! Gaël Faye, c’est un peu ma référence, en termes de poésie, de prestation, et ça m’arrive des fois de me dire en m’écrivant : « Gaël aurait poussé le truc un peu plus loin ». Et c’est important je pense de travailler avec quelqu’un qui nous sort un peu de notre zone de confort. Il a une plume incroyable et c’est encourageant de voir ce qui lui arrive en ce moment, surtout qu’on travaille avec la même équipe. C’est un artiste que je suis de très près, avec qui je serais ravi de jouer à nouveau à la Cartonnerie et je lui souhaite toute la réussite possible. En plus, c’est Barcella qui nous fait jouer à ce festival, et lui aussi il était là à la Cigale il y a deux ans, donc cette date, c’est un peu la famille.

Si nous sommes réunis ici aujourd’hui, c’est pour dire adieu à notre cher Hippo qui nous a quittés trop tard.

-Lent

Par Eléna Pougin

Crédits photo : Kop3to & Shinoart

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